L’étincelle vient toujours d’ailleurs.
Ça sert à rien de se livrer, se dévoiler, se laisser amadouer, caresser, par des mots, des phrases, des ponctuations qui claquent, délicatement pâles, tentaculaires, évanescentes, ou alors par des émotions, arrachées, gracieusement du bord des cils, ou sans retenue, impudiques, criminelles, des bouts de plastique et de ciment sous les ongles, et des plumes qui flottent dans la tête, chargées d’espoirs, ou de cyanure, ça dépend. A quoi bon se mettre à nu, de jour comme de nuit, écarter les cuisses, la tête renversée en arrière, et se laisser pénétrer par des ombres écarlates, turgescentes, avides de chair et de faux-semblants, qui vont et qui viennent, dégueulasses, l’esprit en berne, la semence, lactescente, qui relargue sans compter, ses pelotes d’ADN, de nerfs et d’acier, énervées, dans nos ventres, malgré tout, affamés, impatients de vivre, ressentir, peau contre peau, ce qui ne se dit pas, ne s’écrit pas, ne se raconte pas. On ne fait pas l’amour. On se le refile comme une maladie sexuellement transmissible. On se contamine, on s’aliène, on s’enchaîne les uns aux autres en remodelant nos synapses, l’attachement a un substratum organique, et porte un nom, perverse ocytocine, et c’est la souffrance qui te guette, mon ami, triste et carnassière, elle t’espère et t’attend, ardemment, en se léchant les doigts, et c’est elle qui t’aura, sadiquement précise, méthodique, professionnelle, et ce, jusqu’à la déchirure.
Le connu m’étouffe et m’emprisonne, le connu me soûle et me rend conne, et j’aime pas ça. Pour qui se prennent-ils après tout. J’ai appris la leçon, les déclinaisons et les règles d’exception. On ne se doit rien, on se traverse et c’est déjà beaucoup. Je suis infidèle, insatiable, lasse, mélancolique, solitaire, tourmentée, insatisfaite, imprévisible, transparente, lunatique, insomniaque, les rétines emplies de cauchemars opaques qui débordent et me hantent, cruels, l’orifice du pire, qui gronde, en moi, et le doigt sur la gâchette, fébrile, impatient, j’y peux rien. Je ne suis pas exceptionnelle, juste humaine, inhumaine, passionnée, suicidaire, les mains qui saignent, et qui apaisent, l’analyse critique et le geste clinique, aseptisé, à des années-lumière je me projette sur ma planète_sarcophage, où je cultive ma différence et mon indifférence, ma substance, mon ambivalence, hermétique, hostile, sauvage, sombre et intrépide. J’exècre ce que je suis. J’ai mis des siècles à construire un pont entre mes deux hémisphères. Marcher sur les miroirs brisés qui coagulaient le sol de mes pensées, errer sans but précis, emprunter des routes improbables, avancer lentement, sans rien espérer, rien attendre, lécher les ombres étrangères ou amicales, déshabiller la mort en lui jetant des sorts, tentant de fuir le reflet de l’homme miroir et les voix qui résonnaient dans ma tête.
Faut surtout pas gratter sous la surface, s’écorcher les lèvres à trop vouloir comprendre, chercher un sens à toute cette mascarade qui se joue avec ou sans nous, mais qui se moque de nous, inlassablement, en rigolant tout bas. On perd son temps à explorer les tréfonds de l’inconscient, ses zones de pénombre sont d’une profondeur abyssale, et la nécrose qui l’habite, finira par se répandre, métastatique, cellule après cellule, dans notre organisme, jusqu’à la dernière goutte. Un cadavre ambulant. Inutile, malhabile. L’ombre de la démence qui plane sous les paupières. A quoi bon s’attacher à des rêves, des illusions ou des sentiments, qui s’érigent tout-puissants, et qui mentent, tout le temps, lorsque la bombe humaine qui est en nous menace d’exploser à chaque instant. On se ressemble tous, finalement, aveugles et sourds, individualistes à outrance, et je te mets au défi de vouloir me connaître.
Alors quoi.
Se laisser traverser, percuter, transpercer, par l’inconnu, l’étranger, l’ignorant, qui ne fait que passer, subtil, mécanique, léger, aérien, une poussière, éphémère, qui saigne, au contact, du cratère de la dépression que l’on traîne, sans le savoir, inconscient minéral, qui s’effrite, lentement, sous nos pas, des étoiles, par milliers et leurs lumières, mortes, au fond de nos yeux, déjà vieux, fatigués, si fatigués, la rétine, déchiquetée, par les cris, impuissants, de notre propre inconsistance, qui s’étire et se fige, la conscience, remplie de foutre et de merde, noire, si noire à l’intérieur, et qui hurle, et qui hurle, encore et encore, la garce, pour qu’on l’achève enfin, sans attendre, là tout de suite, maintenant. Le geste, chirurgical, net et sans bavures. Poursuivre sa route, sans jamais s’attacher, ou alors, ne jamais se l’avouer, fuir, toujours fuir, droit devant, colmater ses failles, ses brèches, le long des lignes de force et de faiblesse de sa sphère, imparfaite, lécher ses plaies en silence, en y distillant un parfum d’absence, puis effacer les traces, faites de sourires, de larmes, de coups, d’ecchymoses, d’éclats et d’éclairs, anonymes, pour préserver un secret, tatoué au creux des veines, lancinant, brûlant, permanent, ancré à jamais, dans le tissu matriciel et la pulpe axonale, pour un instant d’éternité.
Revenir à l’essentiel, la pulsion originelle, plonger dans les flaques, le dégoût au bord des lèvres, et la gerbe au fond de la gorge, s’essayer à oublier, les yeux fermés, le vitriol, acide, délicieusement toxique, inodore, qui court dans nos artères, de jour comme de nuit, jusqu’à l’overdose, meurtrière, et qui teinte d’effroi nos visions d’avenirs, sales, apeurés, écartelés, au fond du gouffre de nos vies, défigurées, immobiles, maquillées outrageusement pour mieux dissimuler l’ombre de la mort et son linceul qui nous collent à la peau. Réapprendre à respirer l’odeur âcre de ses pensées, fétides, putréfiées, avant de repartir à nouveau, vides, terriblement vides, mais libres, libres de se détruire, encore un peu, juste ce qu’il faut, pour oublier, sans jamais y croire vraiment, mais oublier quand même, devenir amnésique de soi-même, retrouver l’envie de baiser la terre toute entière, sans amour, en s’abandonnant dans les bras du néant, omniprésent, fidèle et tragique, lui, oui, toujours lui, qui nous écoute et nous absout sans rien dire. Le grand frère, ancré dans l’espace, et le temps, avec sa trompe immonde, qui nous offre pour un gramme d’hémoglobine, le vertige, ultime, l’équation, chimique, autistique, imparfaite, et ses diagonales, criminelles, qui s’immiscent et se partagent, invisibles, dans nos cortex_éponges. Signer un pacte avec soi-même, viral, inavoué, pour un soupçon de sérénité. Ou un soupir. Inaccessible. Et dérisoire. Des pulsions suicidaires par milliers dans les veines et l’étincelle, subtile, anonyme, qui balaie tout sur son passage.
Pourquoi retarder l’échéance, ignorer la sentence, ravaler ses rêves, ses éclipses, noires et blanches, son innocence, sa confiance, fragile, et se résigner à errer, en mâchonnant la poussière de ses vieux souvenirs qui jonchent le sol, bruyamment, ou en silence, tout ça pour plonger au cœur de ses entrailles, lacérer ses étoiles, trancher dans le tas, briser quelques vieux os, sucer la moelle, faire de la place, toujours plus, toujours plus fort, toujours plus loin, avorter jusqu’à la moindre particule de désir, se transcender, s’extrapoler, se répandre en nappes, phréatiques, la danse des pendus, insensibles, asexués, et la ritournelle des fantômes, marcheurs hallucinés, solitaires et fiers, oscillant sur un filet de salive, border-line, psychotiques, avant de se perdre en jouissant sur la pierre tombale de leurs ancêtres, du granit sous la langue et des corbeaux dans la tête. On ne fait pas l’amour. Au mieux, on défait le temps. Pour se rappeler qu’on est toujours vivants. L’exigence du pire, celle de ne pas mourir. La promesse de l’instant, inscrite dans la force de l’étreinte, et des lendemains qui chantent, sur nos corps fatigués.
De crépitations neigeuses en arborescences esquissées. Je voudrais comprendre.